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Cayenne c'est l'histoire d'un texte qui s'appelle le livre des métamorphoses, écrit il y a quelques années et qui prend forme en photo.

Je suis au bagne à Cayenne.
Je n’ai plus rien. On m’a dépossédé de tout.
Mes yeux sont froids comme des crapauds.
Mes mains sont sales. Mes souvenirs m’ennuient. J’ai du plomb dans les reins, des barres de fer dans la tête. Je ne souffre plus. Il n’y a pas de dieux dans mon cachot; il n’y a pas de croix. Plusieurs fois, ces jours derniers, j’ai oublié de dormir. Je n’ai plus rien. J’ai tout perdu. Mon petit sac de toile est vide; dedans il n’y a plus ce jeu de carte qui hasardait quelquefois.
De même, est partie la bague d’étain qui broyait mon index. Aussi, j’ai perdu les restes de mes pieds que je conservais précieusement dans mon petit sac de toile. Je croyais pouvoir m’en resservir un jour.
J’avais une petite pierre rouge, une agate; je l’ai perdu au coin d’un mois de janvier. Mon petit sac de toile est vide. Je ne bois plus que du vin de messe et de l’encre noire. Elle m’apaise encore un peu, si peu...
Je la bois pour ne plus avoir à boire, jamais.
Mes histoires avec mes encres s’éloignent de moi.
J’ai mangé tout mes ongles. Mes mains saignent d’avoir gratté la porte de mon cachot.
Je voulais des femmes, beaucoup de femmes. Avec elles, je voulais boire du vin de messe et de l’encre. Mes gardiens m’ont dépossédé de tout et ils ne m’ont apporté aucune femme. Mes mains saignent et les livres que j’écris sont plein de sang. Dessus, il y a tellement de sang que je ne parviens pas à les relire; alors, j’en écris d’autres mais le sang coule encore. Mes bras tremblent quelquefois quand je n’en fais rien. Je les regarde trembler.
Je suis l’eau et le puit et c’est trop difficile pour moi.
J’ai eu très faim alors j’ai décidé de manger une partie de moi.
Je suis le courant d’air qui passe sous la porte de mon cachot, toujours dans le même sens, de dehors vers dedans.
J’étais malade alors j’ai décidé de m’amputer du membre faible. j’ai eu la gangrène...
Je suis l’herbe sèche brûlée par le soleil mais aussi je suis un des rayons du soleil.
Mes lèvres ne s’ouvrent plus que pour boire du vin de messe ou de l’encre.
Je ne blasphème plus. Je suis fatigué. Je mens. Je n’entends plus les oiseaux. Pourtant il y a des oiseaux à Cayenne; des oiseaux de mer, avec des têtes et des cris d’oiseaux de mer.
Mes oreilles sont pleines de broussailles qui ne brûleraient pas même pour un mot d’Amour.
C’est un drame. Les broussailles de mes oreilles piquent ma cervelle et les barres de fer qui s’y trouvent.
Tous mes détails sont gigantesques.  Mes refrains ne viennent qu’une seule fois.
Il n’y a pas de croix dans mon cachot. L’art ne me travaille plus. Les cordes de mes violons sont trop tendues. Les sons qui en sortent m’exaspèrent. Je veux qu’ils ne sonnent plus du tout, plus jamais.
Ce ne sont sans doute même plus mes violons. Je n’ai plus rien. J’ai perdu à pile ou face; c’est resté sur la tranche. Quand ça reste sur la tranche, ce n’est jamais bon signe.
Je suis planté, debout dans mon cachot à Cayenne. Je n’ai plus que des questions, des broussailles sèches qui me piquent la cervelle. Souvent j’oublie de dormir. Je suis malade; sur la tranche; à côté de moi...
Je n’ai rien pu pardonner, et tous les souvenirs qu’ainsi je me suis fais m’ont fait souffrir.
J’ai supposé que cet oiseau là rencontrerait son destin un matin du mois d’août. Cet oiseau là a rencontré son destin un matin du mois d’août.
Dans mon écuelle il n’y a plus que de la viande crue et tiède. Je n’ai plus de soupe, plus de fruit. Les déserts de ma cervelle ne sont plus assez grands ni assez secs pour moi. Les métaphores de mes histoires sont fausses. je ralenti. Mon cœur ne s’entend battre qu’une fois par minute. Mes phrases sont de plus en plus courtes.
Quelquefois, j’ai su écrire.

J’ai dansé aussi sur les tuiles en cuisses des toits de mes châteaux. J’ai dansé sous la pluie, la tête dans le brouillard. J’ai dansé avec des femmes, toujours prêtes à ne plus m’aimer du jour au lendemain; avec quelques sournoises, quelques menteuses. Judas avait été leur maître d’école, leur professeur de baiser.
Les broussailles de mes oreilles me piquent encore la cervelle. Je ris encore quelquefois avec mes dents jaunes et noires; je n’ai plus rien à fumer. J’ai dessiné tant de baisers dans ma vie que mes lèvres sont brûlées, mes doigts sont en sang. J’ai regardé la guerre des hommes et des femmes et leurs embrassements. Je n’y ai vu que le temps qui passait. Toujours les mêmes guerres et toujours les mêmes embrassements. Seul l’horizon était calme, pas de clameurs vulgaires, pas de chants d’oiseaux inutiles. L’horizon était le début d’un désert bleu dans lequel je savais que jamais je ne pourrais me vautrer. Les foules m’ont piétiné quand j’étais loin de mon arbre. Mon petit sac de toile s’est déchiré. Mon agate est tombée; il lui fallait une guerre à ma pierre rouge. Une guerre ça remet toujours les choses en place, ça éclaircit les rangs d’oignons trop serrés.
J’ai pleuré en recevant des baisers d’oignons blancs et des poudres incroyables dans les yeux.
J’ai cru l’enfer, ce n’était que l’ennui; j’ai cru la mort, ce n’était qu’une sieste. Le Sud m’a longtemps appelé pour me donner du soleil mais le sud ne savait pas que moi-même j’étais un des rayons du soleil.
A ma naissance, on m’a flanqué dans le cul et dans la cervelle une bonne dose de solitude. J’ai cru pouvoir prendre congé de cette solitude. Rien n’y faisait, je l’avais dans le sang.
Plusieurs matins j’ai décidé de prendre l’Art à bras le corps mais ce n’est pas le matin qu’on décide cela. Je tournais autour, ingérant tous ses détails les plus obscènes, ne sachant pas à quel moment je pourrais les embrasser.
Ma solitude me poussait à le faire; c’était pour moi; c’était flagrant...
Mais les tuiles des toits de mes châteaux se sont brisées sous mes pieds au fur et à mesure de mes danses.
J’ai toujours senti les églises trop petites pour moi; l’eau des bénitiers trop sale, pleine des microbes des mains des bigots. Et puis la sainte vierge avait un regard trop fier pour une dame qui n’avait pas eu d’orgasme.
C’est dans les dames que j’ai trouvé un morceau de ma religion, jamais sûre, sans réponse, les lèvres de la bouche menteuses ou en point d’interrogation.

Il y avait la femme qui se pomponnait du matin au soir, recourbant ses cils et gonflant sa poitrine, qui voulait manger des hommes.
Il y avait celle qui était riche, avec des robes en paillettes, qui se disait plus qu’un homme, qui enchaînait les conquêtes, ne s’arrêtant jamais sur aucune; celle là était belle.
Il y en avait une autre, avec des cheveux longs; un ange! L’air de rien, les yeux noirs, qui pratiquait l’adultère comme on change de culotte. Son Cocu était doux; il avait des envies mais n’osait jamais.
Il y avait encore celle qui portait en elle la passion des verges, des fleurs et du vin. Elle ne voulait pas d’homme; elle ne vivait que pour leur appendice quand il se prenait à être dur.
Il y avait la pucelle éternelle et bien en chair qui aurait eu trop peur d’imaginer sa vie; et puis encore, celle qui était bouffée par ses peurs, anciennes ou prochaines; elle s’égrainait elle même sur le fil de son temps, un temps lent et néfaste. Celle ci ignorait qu’elle avait peur, elle ne vivait presque plus et n’avait plus de quoi vivre. Elle n’aimait pas les hommes et leurs avances. Elle leur souriait au visage comme on crache sur la tombe d’un ennemi.
Et puis encore il y avait celle qui, passante, éclairait mes jours mais que je ne connaîtrais jamais; elle avait un sourire court et timide. Celle-ci était de mes meilleures amantes.

J’ai survécu à toute ces femmes. Je leur ai fait des cours insensées. Je leur ai dit des horreurs sur le plomb que j’avais dans les reins, sur les broussailles que j’avais dans les oreilles.
Mes poissons rouges n’arrêtaient pas de tourner en rond dans leur eau sans oxygène; et moi aussi, sans oxygène, je survivais quand même. J’oubliais de dormir, je mangeais certaines parties de mon corps et je les vomissais sans honte sur mes amours.
Quelquefois je partais sur un mulet pour des odyssées longues de plusieurs années. Je n’avais pas de compagnon fidèle pour me suivre.

La vie m’accrochais par intermittence, et moi, jamais je ne m’y suis accroché.
Mon mulet ne parlait pas; les eaux de mes gourdes ne me désaltéraient pas.
Je m’arrêtais sur le chemin pour écouter des élégies de vieilles femmes.
Elles avaient vu de longues vies. Elles me disaient que ces longues vies étaient belles, que les pauvres gens qui les avaient vécus étaient beaux.
Je souriais avec mes dents jaunes et noirs et je repartais sur des déserts de sable à dos de mulet, ne craignant plus rien, ni mes peurs antiques, ni les mauvais hasards.
Enfin je n’avais plus peur de ne pas comprendre; tout devenait question. Les cordes de mes violons ne s’accordaient même plus.
Mes anciennes beautés s’évanouissaient comme des vapeurs de chaleur.
La Vérité, celle qu’on découvre au détour d’un chemin et qui nous effraie; cette vérité là se diffusait lentement dans mes veines. Elle montait dans ma cervelle sauvage et glaçait jusqu’au plus inutile de mes neurones.
Plus tard, j’allais boire un verre avec elle au bar du coin. Elle me regardait, me respirait et me soufflait à l’oreille des mots insensés. Anecdote fatale :  elle se piquait les lèvres sur les broussailles de ma cervelle. C’est pour cela qu’ensuite elle repartait dans son terrier jusqu’à la prochaine embuscade.

Un jour dans la fusillade, un projectile m’a démonté le genou gauche. Le sang coulait à flot. Je ne pouvais plus marcher. La morphine n’apaisait qu’à moitié ma douleur.
J’ai rampé sur des cadavres froids dont les âmes sentaient la rose et l’encens. J’ai bu ce qui me restait de vin et je me suis posé, le dos contre la terre entière, le visage dans les cieux, pour attendre de mourir.
Près de moi, la fusillade durait encore. Les hommes tombaient, le visage pâle et la bouche en croix.
Une femme en robe blanche s’est présenté à moi, agitant un mouchoir de soie blanc et caressant ses cheveux très longs.
Elle portait sur son énorme poitrine un collier de jade et d’agathe. Elle a pris une des perles de ce collier et l’a mise dans mon petit sac de toile; ce même petit sac qui contenait déjà un jeu de cartes qui hasardait quelquefois.
Ma blessure saignait encore, mon ventre se tordait à chacune de mes inspirations. Je sais maintenant que ce jour de fusillade j’ai perdu le goût de tous mes plaisirs passés.

Je ne suis pas mort ce jour là. Le temps a refait sereine ma blessure, enfermant dans ma jambe quelques bouts de métal dont je savais qu’ils me feraient souffrir jusqu’à ma fin.


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Benoit PAGE
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