L'individu poreux

L'individu poreux. Le grand piège de la pensée, c'est de croire que
l'individu est un être compact. Si l'on se fie à l'apparence, c'est un
être vivant qu'on ne peut plus diviser, sous peine de le tuer.
L'individu divisé n'existe plus.
Comme nos mots et nos pensées ont pour fonction de sculpter
des entités et de les faire jaillir du réel, nous déduisons de ce
concept que l'individu est un objet cohérent, clos et coupé du
monde, ce qui est faux : "Je revendique cette aptitude que nous
avons tous à ne pas être conformes à nous-mêmes, à ne pas être
un bloc homogène dont la personnalité serait définitivement
fixée...cette possibilité d'être traversé par des courants divers et
d'échapper au fanatisme de l'identité" .
Si nous possédons en nous la folie de vivre, nous devons chercher
les situations par où nous serons pénétrés par les éléments
physiques, tels que l'eau, l'oxygène, ou les aliments ; par les
éléments sensoriels tels que le toucher, la vue d'un visage ou la
vocalité des mots, par des éléments sociaux tels que la famille, la
profession et les discours.
L'individu est un objet à la fois indivisible et poreux, suffisamment
stable pour rester le même quand le biotope varie, et
suffisamment poreux pour se laisser pénétrer, au point de devenir
lui-même un morceau de milieu.Cette notion d' "individu poreux"
explique que l'hypnose, qui a été commercialisée comme un
phénomène de foire, constitue en fait une propriété banale donc
fondamentale du vivant.
Des organismes, suffisamment séparés pour qu'on puisse les
considérer comme des individus, éprouvent quand même la
nécessité d'être ensemble : être-avec pour être, contrainte
paradoxale du vivant.
Mais tous les organismes n'ont pas la même complexité. Certains
se contentent d'extraire l'énergie, de l'utiliser et de rejeter les
déchets. ÿtre dans le milieu leur suffit pour vivre, comme les
plantes et les paramécies, ces animaux unicellulaires à grands cils.
D'autres organismes perçoivent les congénères ou les proies comme
des objets hautement stimulants. ÿtre-avec constitue pour eux un
événement marquant, une sensation intense.
Enfin, certaines personnes, comme les hominidés, possèdent la
capacité de faire comme si. Cette compétence témoigne de leur
capacité à agir sur les émotions et les représentations d'un autre.
ÿtre-dans, être-avec et faire comme si, permettent de décrire les
stades de l'ontogenèse d'un nourrisson qui, lorsqu'il "est-dans", se laisse
perfuser par son milieu,lorsqu'il "est-avec", devient capable d'agir sur le
corps et les émotions de l'autre, et lorsqu'il "fait comme si", mérite le
prix Nobel de la construction psychique puisqu'en utilisant des
postures, des mimiques et des mots il peut intervenir sur les
représentations de l'autre, dans son monde psychique.
De tous les organismes, l'être humain est probablement le plus
doué pour la communication poreuse (physique, sensorielle et
verbale), qui structure le vide, entre deux partenaires et constitue
la biologie du liant.

Éditions Odile Jacob, page 93
L'ensorcellement du Monde
Boris Cylrunik.